L’histoire enseignée par le théâtre

A la rencontre d’Olivier, professeur maître formateur à Paris.

Olivier est enseignant depuis 2002. Il a passé quelques années en Ile de France avant de s’établir à Paris où j’ai eu le grand plaisir de travailler avec lui. Désormais PEMF, dans une école classée en éducation prioritaire, il nous raconte comment il transmet à ses élèves de CM1/CM2 sa passion pour l’histoire. Et ce, notamment, à travers la comédie musicale historique qu’il dirige chaque année au sein de son établissement !

1. Pourquoi est-ce important d’enseigner l’histoire ?

L’enseignement de l’histoire est sujet à controverses

Vaste question ! Là où j’enseigne, les élèves ont des origines diverses. L’histoire de France n’est pas nécessairement celle de leurs parents. Mais c’est justement l’occasion de les rassembler autour d’un projet. Tous les ans, je monte un spectacle historique avec mes élèves. Cela fait plusieurs années que je mène ce projet au sein de mon établissement. Du coup, les gamins passent de spectateurs dans les petites classes à acteurs quand ils arrivent en CM1/CM2. Et ils ont hâte de s’y coller à leur tour ! Cela leur semble naturel d’incarner Louis XIV ou Mme de Montespan, indépendamment de leur couleur de peau ou de leurs origines familiales.

troupe de théâtre sur scène

Rendre le passé plus vivant par l’anecdote

Par ailleurs, j’ai une affection particulière pour l’histoire et j’ai envie de leur transmettre ma passion, de leur donner l’occasion de comprendre le monde qui les entoure à travers les événements du passé. Dans mon spectacle, nous faisons souvent appel à des anachronismes, à des anecdotes pour rendre le passé plus vivant. Cela fonctionne très bien. A titre d’exemple, les programmes mettent désormais l’accent sur l’égalité homme/femme. Avec les élèves, nous avons beaucoup réfléchi à la position de la femme dans la société de cour, à son influence sur le roi etc. Nous pouvons parler de personnages historiques féminins autres que Jeanne d’Arc et c’est très enrichissant pour les enfants.

histoire portrait madame de pompadour

2. Quel intérêt les élèves et parents portent-ils à l’histoire ?

Au départ, un rejet de la discipline historique

D’entrée de jeu, l’histoire est perçue comme une discipline barbante, une accumulation de dates et d’événements sans lien entre eux. J’ai déjà fait un petit sondage avant/après pour mesurer l’impact du projet spectacle sur les élèves et c’est assez net. En début d’année, les enfants déclarent ne pas aimer l’histoire et à la fin de l’année, ils disent que c’est leur matière préférée !

Fondre les différentes origines dans une histoire commune

Quant aux parents, ils connaissent à l’avance mon projet de classe et me soutiennent pleinement dans ce sens. Ils n’ont pas d’a priori. Ils me font confiance. Je fais parfois appel à eux pour des prises de son, la fabrication des costumes etc. Pratiquement tous les parents assistent au spectacle de fin d’année dans une salle prêtée par la mairie. Ils sont très fiers de leurs enfants. Difficile de savoir si eux aussi ont appris quelque chose de l’histoire de France, mais ils sont sensibles au partage et au vivre ensemble qui accompagnent le projet.

masque-de-théâtre

3. Quels sont les projets de ta classe liés à l’enseignement de l’histoire ?

Musique et chant à l’honneur

Le projet principal reste le spectacle bien sûr, mais pour y parvenir nous travaillons en interdisciplinarité. Tout d’abord, le professeur de musique participe à l’accompagnement musical des chansons écrites collectivement par les élèves. C’est une activité très complexe qui nécessite de définir les informations historiques principales, de trouver des rimes et un rythme qui collent à la musique.

Les arts plastiques sont partout

D’autre part, le professeur d’arts plastiques contribue à la réalisation des affiches, des programmes et des décors. C’est un gros travail qui, là encore, fait appel à la coopération entre élèves, et entre collègues !

Réinvestissement de l’apprentissage de l’italien

Par ailleurs, certaines années, les élèves chantent ou dialoguent en italien, avec l’aide du professeur de langue vivante (c’est l’italien qui est enseigné dans notre établissement). Cela donne du sens aux apprentissages, du fait du réinvestissement immédiat. Les intervenants en langue sont toujours ravis de nous aider !

L’EPS à l’oeuvre à travers la danse et le cirque

Enfin, les élèves participent à la chorégraphie du spectacle qui peut tout aussi bien comprendre des danses traditionnelles (menuet, valse…) que du hip-hop ou des acrobaties. On mobilise aussi des compétences sportives ! Evidemment, le corps est en jeu dès lors que l’on monte sur scène.

photo de scène

4. Comment enseignes-tu l’histoire dans ta classe ?

La prévalence du ludique pour entrer dans l’Histoire

C’est une matière difficile à enseigner et j’abonde dans le sens des récents programmes qui prônent l’étude de périodes courtes, de thématiques historiques. En effet, je trouve que les élèves s’intéressent davantage à l’Histoire en y entrant par l’anecdote et l’humain. On s’interroge en classe sur « comment les femmes et hommes du passé vivaient et pensaient » plutôt que de dérouler une liste de dates ! Dans un premier temps, je cherche à développer l’appétence des élèves par une entrée ludique. Ensuite, je les amène progressivement vers les notions et concepts historiques. D’ailleurs, nous constatons tout aussi bien des progrès que des régressions dans l’histoire. Par exemple, les élèves ont remarqué que l’influence des femmes diminue en passant du règne de François 1er à celui d’Henri IV.

La création d’une comédie musicale historique développe des compétences théâtrales que je sollicite à nouveau en classe pour la plupart des cours d’histoire.

sculpture buste Henri IV

Des ateliers de compréhension de textes (atelier ROLL)…

Je pars toujours de documents d’époque qui présentent des points de vue différents sur un événement ou un personnage historique. Je prends les élèves en demi-groupe (environ 10 élèves face au tableau) pour favoriser les interactions et la participation orale. Le principe des ateliers ROLL, utilisés pour développer les capacités de lecture et de compréhension, est de débattre sur les textes et d’affiner leur compréhension.

Les séances se déroulent toujours de la même manière. Je trace trois colonnes au tableau : une pour les éléments qui font consensus, une pour les points de désaccords, une pour ce qui a été oublié. Tous les élèves lisent les textes. Lorsqu’un élève restitue un élément du texte, les autres valident ou invalident. Si c’est validé, je l’inscris dans la première colonne, si c’est invalidé c’est la deuxième. Les détails seront recherchés pendant la phase de relecture. Concernant les données manquantes, je pose des questions ouvertes pour les faire émerger.

…et des jeux de rôles.

Une fois que les textes ou documents iconographiques sont bien compris, je propose aux élèves de les interpréter. Ils peuvent par exemple incarner Napoléon lors de son sacre ou jouer l’assassinat d’Henri IV par Ravaillac. De plus, ils ont le droit de piocher dans une réserve d’anciens costumes de spectacle pour mieux se mettre dans la peau de leur personnage.

Objectif : mémoriser les informations essentielles

Cette entrée dans l’histoire, très ludique, favorise la mémorisation des informations essentielles et stimule l’engouement des élèves pour la matière historique.

Privilégier les témoignages d’époque plutôt que les manuels

Parfois, certains cours d’histoire ne se prêtent pas au jeu de rôle, soit parce qu’il s’agit de concepts moins représentables, soit parce que les scènes seraient trop complexes à jouer. Pour toutes ces fois-là, j’ai recours au recueil Histoires à revivre chez Accès Editions. Je projette les documents à l’aide du vidéo-projecteur et nous découvrons des témoignages de contemporains des événements majeurs de l’histoire. Par exemple, différents documents relatant l’invasion de la Pologne en 1939. C’est à nouveau l’occasion de débattre pour mieux comprendre le passé.

5. Quels outils mets-tu à disposition des élèves pour faciliter les apprentissages en histoire ?

La bibliothèque historique

En premier lieu, les élèves disposent d’une bibliothèque historique en fond de classe. Tout au long de l’année, ils utilisent divers ouvrages que je leur ai au préalable présentés et dont ils se servent librement. Au début c’est un peu difficile, mais c’est la répétition et la systématisation du recours aux ouvrages pour chercher ou vérifier une information qui rendent les élèves autonomes.

bibliothèque historique

Les affichages et supports

Ensuite, je me réfère très souvent à la frise murale pour situer les événements dans leur période. D’autres affichettes de vocabulaire courant servent également de mémos comme les titres de noblesse ou l’arbre généalogique des rois de France. Je peux aussi afficher des portraits de personnages historiques importants ou ayant un rôle dans notre spectacle.

Par ailleurs, les élèves disposent d’un classeur pour ranger les textes et documents étudiés au cours des ACT (atelier de compréhension de textes) et des séances d’Histoires à revivre. Je n’utilise pas de manuel.

histoire arbre généalogique

Les fiches de lexique comme aide à la lecture

Enfin, lors des séances d’ACT (Atelier de compréhension de textes), je fournis à chacun un lexique des mots difficiles et des références historiques (prérequis) pour faciliter la fréquentation de textes parfois ardus. Ainsi, j’expliciterai d’une manière générale les noms propres qui peuvent gêner la compréhension d’un document d’époque (noms de lieux , de personnes, de batailles etc.).

6. Comment évalues-tu les élèves dans la discipline historique ?

L’évaluation doit rester un acte positif

Cette question n’est pas simple ! En effet, je ne me cantonne pas à évaluer uniquement la mémorisation des dates et événements. Je veux évaluer aussi la participation des élèves et leur compréhension des enjeux et concepts historiques. Et ça je le vois dans les échanges oraux, dans le jeu théâtral, dans le travail de groupe. C’est difficilement quantifiable dans une note ! Ainsi, je revalorise souvent mes appréciations à l’aune de ces critères.

Par ailleurs, j’ai remarqué que les résultats étaient meilleurs lorsque je proposais des questionnaires à choix multiples plutôt que des réponses à rédiger. De ce fait, je préfère travailler et évaluer la rédaction à d’autres moments pour ne pas alourdir la tâche des élèves.

Evaluer sa propre pratique de classe !

L’évaluation que je porte sur ma propre pratique concerne surtout l’ambiance de classe. Tout ce travail permet de développer la coopération, l’entraide et les retombées sont positives dans toutes les disciplines ! En REP, nous sommes confrontés à de grandes disparités de profils et de niveaux d’élèves. Dans un projet de comédie musicale, chacun peut trouver sa place et tout le monde a un rôle à jouer ! Le collectif l’emporte sur les individualités. Le climat de la classe est plus détendu et une relation de confiance s’instaure entre les élèves et moi-même. Cela améliore grandement le dialogue entre les enfants et donc la gestion des conflits. Tout le monde y gagne !

réserve de costumes historiques

7. Quels conseils donnerais-tu à de jeunes profs tentés de suivre ton exemple ?

En tant que PEMF, je suis habitué à conseiller les professeurs des écoles débutants et beaucoup sont surpris de voir tout ce qu’on peut faire en classe ! Je leur montre que l’entrée par le ludique est très porteuse, dans tous les domaines. Concernant l’histoire en particulier, ils sont eux-mêmes assez frileux à l’enseigner et ont gardé de mauvais souvenirs des cours à l’école. Je les encourage donc à faire preuve de créativité et à ne pas hésiter à embarquer les élèves dans différents jeux.

frise historique

Voici quelques pistes que je pourrais leur donner :

  • la théâtralisation des documents lus en classe ;
  • la pédagogie de projets : spectacles, chansons, arts plastiques ;
  • les sorties scolaires : visites de musées, de châteaux… ;
  • les affichages pour favoriser la mémoire visuelle ;
  • jeu Unanimo à adapter soi-même : les élèves doivent trouver le plus de mots en commun avec l’enseignant sur un sujet donné. Ca fonctionne comme une carte mémoire ;
  • jeu Times up avec des cartes fabriquées par l’enseignant proposant des éléments historiques.

château de Versailles

8. Quels sont tes futurs projets ?

L’année dernière, ma classe avait participé à un atelier philosophique qui a été filmé et diffusé sur France 2. Nous avions eu aussi la chance de partir en classe de mer. J’ai toujours plein de projets en tête ! Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura toujours une comédie musicale.

J’ai envie de travailler sur Ulysse, mais je m’intéresse également à l’histoire du métro et, dans un tout autre genre, aux bandits célèbres à travers les temps (Cartouche, Billy the Kid, Bonnot…). Beaucoup de découvertes et de partages en perspective avec mes élèves !

Vous pouvez retrouver toutes les infos concernant les programmes et les outils d’enseignement de l’histoire dans mon article consacré à ce sujet : Enseigner l’histoire à l’école est-il possible ?.

Et petite cerise sur le gâteau, l’interview de Daniel Pennac sur Play Ground ! Il nous parle de son statut de cancre à l’école et du rôle déterminant des enseignants pour la réussite des élèves. Que faire pour aider les enfants à grandir et à apprendre ? Selon ce formidable auteur jeunesse et professeur de français, le THEÂTRE est un tremplin extraordinaire pour capter l’attention et faire participer toutes les personnalités !

A vous de jouer, parents et enseignants !

DANIEL PENNAC

Les leçons d’un professeur reconnu…qui était un cancre.

Publiée par PlayGround FR sur Dimanche 27 mai 2018

 

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