Le désarroi des enseignants

La marmite bout depuis tellement longtemps chez les enseignants que plus personne ne semble surpris qu’ils protestent ou s’insurgent. Pourtant le malaise des profs ne fait qu’enfler au rythme des rentrées scolaires et des réformes successives.

Une perte de vocation proportionnelle au manque de considération du métier

Lorsque l’on choisit un métier, on se projette en lui. Ainsi, on s’imagine face à la classe ou penché sur un livre de maths. Ou encore, on se voit discutant avec des parents à la porte de l’école. On pense que notre futur travail sera utile et rempli de satisfactions. Comme pour d’autres secteurs d’activités, le fantasme s’avère souvent éloigné de la réalité du terrain. Cependant l’écart entre l’image qu’un-e jeune enseignant-e se forge de lui-même et son expérience des premières années, s’est considérablement accru.

Tout d’abord, on n’anticipe pas la charge de travail réelle. Pour 15 à 24 h de présence selon le niveau, on fournit plus du double en début de carrière. Mais surtout, on ne s’attend pas à être la cible de la hiérarchie et des parents. En gros, le sentiment qui prédomine est que « rien ne va jamais ». Les inspecteurs bombardent les établissement de circulaires, de réunions, de directives qui surchargent et compliquent le quotidien des néo-titulaires. Par ailleurs, les parents, absents ou sur-présents, ajoutent encore un degré de complexité à l’exercice de la profession d’enseignant-e.

Le sentiment principal qui ressort, après quelques années de pratique, est un manque de considération et de compréhension du travail des professeurs. Alors, oui il y a de belles initiatives, oui des collègues semblent tout à fait à l’aise dans leurs classes. Mais combien sont-ils ? Et les années sont-elles toujours égales ? Certes, non. Sans nier ce qui se fait d’intéressant et d’ambitieux d’un bout à l’autre de la France, la tendance générale n’est pas au beau fixe. Sinon pourquoi autant de parties prenantes dans le mouvement des Stylos rouges ?

enseignants stylos rouges

Le mouvement #Pasdevague vite éclipsé, les Stylos rouges essouflés

Qui se souvient encore du mouvement #Pasdevague, éclos vers octobre 2018, si ce ne sont les profs eux-mêmes ? Alors qu’un élève de Créteil menaçait son enseignante d’une arme factice, des témoignages fleurissaient sur twitter pour dénoncer la violence ordinaire de certains établissements. Le soufflé était vite retombé pour laisser place au mouvement des Stylos rouges né sur FaceBook en décembre 2018 et drainant presque 70 000 membres. Cependant, courant février, la presse soulignait un essoufflement du mouvement des Stylos rouges, faute de relais. A croire que la cause des enseignants ne mobilise pas…ou fait peur. Un peu comme si les difficultés étaient telles, tellement énormes, tellement profondes, que seule la technique de l’autruche permettait de supporter le quotidien.

Toutefois, la tentation de l’immobilisme est grande. D’un côté, les enseignants s’occupent de leurs élèves (et, quand ils rentrent chez eux, de leur famille) et peinent à trouver le temps et l’énergie pour se mobiliser. De l’autre, les parents attendent que ça passe, c’est-à-dire que leurs enfants quittent le système scolaire. Parfois, ceux-ci choisissent des voies parallèles, type écoles Montessori ou Steiner ou tout simplement cours de soutien. Mais encore faut-il en avoir les moyens…

Le suicide de Jean Willot réactive le mal-être des enseignants

Enseignant-e-s dépressifs, démissionnaires, en disponibilité, à temps partiel, autant de réactions et d’évitements du quotidien de l’école. Les personnels de l’éducation nationale étouffent sous le poids des responsabilités et souffrent de ses insuffisances. Insuffisances de moyens, d’effectifs, de formation, de temps de concertation, d’écoute, de considération, de respect. Plus que tout autre, ce dernier manque aux profs, épuisés, désabusés, écoeurés. Si la hiérarchie est sensée soutenir ses fonctionnaires, les situations difficiles pourrissent, sans solution. Ouvrant la porte à de violents conflits avec certaines familles qui ont tendance à prendre les profs pour des bouc-émissaires. Mais les profs ne sont pas responsables de tous les maux de la société ! Et s’il arrive qu’ils réagissent parfois brusquement avec leurs élèves, c’est parce que le challenge de l’autorité en collectivité est tout autre que dans le cocon familial.

Ainsi le suicide de Jean Willot rappelle à quel point l’absence de communication parent/prof peut s’avérer dramatique. Pour rappel, ce maître de CP de Eaubonne (95), apprécié des élèves et des parents, a été l’objet d’une plainte pour violence aggravée sur mineur. Il avait attrapé par le bras un élève qui refusait de quitter un escalier dont il obstruait l’accès. L’homme de 57 ans n’a pas supporté les accusations et s’est pendu trois jours plus tard. Une carrière au service des enfants balayée par une plainte.

Dans ce contexte, les enseignant-e-s se sentent en insécurité et vivent dans l’angoisse de devoir faire face à des parents prompts à porter plainte, sans même tenter de discuter des problèmes rencontrés. Une mauvaise note, un mot dans le carnet, un geste ou une parole jugés déplacés, direction le commissariat !

Le défouloir des réseaux sociaux

De même, les parents se lâchent sur les réseaux sociaux pour critiquer, insulter et injurier les enseignant-e-s, au mépris de tout respect de l’individu, de l’institution et des lois sur le cyber-harcèlement. D’ailleurs, la FAS (Fédération des autonomes de solidarité laïque) relève une augmentation de 7% des violences envers les enseignants entre 2017 et 2018.

Le malaise plane lorsqu’on lit les commentaires FB sous la vidéo du plateau des Grandes Gueules (RMC) évoquant la mort de Jean Willot. Fatima Aït-Bounoua y faisait une intervention très remarquée, chargée en émotion et qui affiche désormais plus de 450 000 vues. Bien que le sujet soit grave, certain-e-s internautes y sont allé-e-s de leurs critique et injures envers le corps enseignant. Comme cette femme qui reproche au collège de sa fille de l’avoir collée pour oubli de carnet la semaine de rentrée en 6ème… Sa réponse a suscité une vive polémique et les échanges se sont éternisés (plus de 200 messages), ne menant nulle part. Que répondre à un parent qui invoque le DASEN comme sauve-conduit et claironne que ça fonctionne ?

De nombreux parents ont pris la défense des enseignants en relevant l’incongruité de ces propos dans un fil concernant le suicide d’un professeur des écoles. Côté profs, les réactions ont été vives face au recours à la hiérarchie perçue comme accomodante avec les parents et liberticide avec les fonctionnaires de l’éducation nationale.

Grandes gueules RMC suicide enseignants

Ce qui me choque, c’est clairement son manque d’empathie ! Un homme est mort, merde !!!!

Réaction d’un prof – source FB

De l’urgence d’une médiation parents/enseignants

Lucien Marboeuf, du blog l’Instit’humeurs relevait à juste titre que seule la médiation peut apporter une amélioration dans les rapports entre familles et enseignants. Une mesure qu’il juge facile à mettre en place et peu coûteuse et qui « donnerait aux enseignants le sentiment qu’on se préoccupe d’eux, que l’institution de les abandonne pas à la première plainte venue. » Malheureusement les témoignages sont nombreux de profs dépités par l’inaction de leur hiérarchie, le fameux #Pasdevague. J’en ai recueillis quelques-uns révélateurs de l’ambiance qui règne dans bon nombre d’écoles.

Témoignages d’enseignants sur les réseaux sociaux

J’ai eu des gros soucis avec une famille il y a deux ans. C’est une famille médiatique (journaliste connu pour en avoir après les fonctionnaires) qui entendait me dicter ce que j’avais à faire. Ils m’ont menacé et ont tenté de faire pression sur moi. Mon inspectrice m’a répondu: « ne me mettez pas dans vos histoires ». Heureusement que j’ai eu le soutien de mon équipe et des syndicats ! C’est très déstabilisant…

Nadine*

Je ne doute pas que la hiérarchie fasse profil bas devant les parents et évite toute discussion avec les profs. Jamais vu de hiérarchie soutenir ouvertement un prof. Par contre, leur dire comment faire, comment communiquer bla-bla-bla, donner des leçons quoi, ça 😤

Fatiha*

J’ai un collègue contre qui une plainte a été déposée l’année dernière. Il y a eu un non-lieu mais il a été suspendu 6 mois ( le temps de l’enquête). Le retour a été difficile. Il faut être très fort pour surmonter cela. Et en général, il faut être solide pour faire face à certains parents quand ta hiérarchie n’en a rien à faire.

Laurent*

Je sortais justement d’une réunion sur la communication et la bienveillance lorsque mon inspectrice m’a violemment prise à partie devant des collègues m’appelant « ma petite fille » et déversant sa colère sur moi. On m’a dit qu’elle était connue pour ce genre de comportements et on m’a prié d’attendre 10 jours pour trouver une solution. Je ne pouvais plus travailler avec cette personne et ai été placé en congé maladie. Si j’avais eu charge de classe, je serai retourné auprès de mes élèves.

Mariam*

Education et bienveillance pour tous !

A l’heure du tout média et de l’explosion de la communication digitale, les relations parents/profs n’ont jamais été aussi glaciales. Pour mettre fin à cette guerre froide, seule la médiation apporte des pistes d’amélioration. Mais on rêverait que l’éducation et la bienveillance soient aussi des portes d’accès avant d’en arriver au conflit.

NB : Les prénoms avec * ont été modifiés.

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